Catégorie: Portraits
Le portrait du jour : Cuauhtémoc Blanco
Vendredi 4 Juin 2010
Jeudi soir, contre l'Italie, Cuauthémoc Blanco a fait sa spéciale. Entré, offrir un amour de passe décisive, puis se prendre un carton jaune. Génial mais incontrôlable, ainsi est l'inventeur du saut du crapaud depuis ses débuts. Né dans un quartier populaire de Mexico et grandi dans la zone la plus turbulente de l'immense capitale aztèque, Tepito, Blanco a toujours semblé se battre contre la terre entière sur un terrain. Contre ses adversaires bien entendu, mais aussi face aux supporters adverses et aux arbitres, avec qui il entretient toujours un dialogue soutenu, mais pas toujours correct.

A 37 ans, l'autre empereur Cuauhtémoc s'apprête à disputer sa troisième Coupe du Monde. La première remonte à 1998, où outre son bond d'amphibiens entre deux Coréens, il avait marqué le tournoi français par une déviation victorieuse spectaculairement acrobatique face à la Belgique. Mais seul le premier geste est resté dans l'histoire. Ainsi est Cuauhtémoc. Magnifique technicien doté de la plus belle vision de jeu du Mexique depuis bientôt 20 ans, il voit ses plus belles fulgurances enfouies sous un tas de scandales. Il fut ainsi suspendu en an de la Copa Libertadores après avoir déclenché une bagarre qui tourna à l'émeute générale : des tribunes du stade Azteca, le domicile de l'America, le club de coeur du «Cuau», comme on l'appelle au Mexique, tombèrent des parpaings et même une pelle de chantier !
Joueur dans tous les sens du terme, Blanco s'est aussi souvent signalé par ses célébrations peu communes, comme d'aller imiter un chien qui urine dans les filets adverses, ou de s'allonger devant un entraîneur qu'il n'avait pas apprécié, Ricardo Lavolpe en l'occurrence. Ce goût pour l'outrance et la vengeance, Blanco le ruminera en 2006, quand l'entraîneur argentin devenu sélectionneur d'El Tri le priva de Coupe du Monde. Le crapaud semblait alors bon pour la retraite internationale, et lui-même n'imaginait pas avoir l'opportunité de participer à nouveau à un tournoi mondial.
Mais Cuauhtémoc, malgré tous ces écarts -il a encore été aperçu cigarette au bec lors de la concentration du Mexique- sera bien là le 11 juin pour la partie inaugural du
Mondial 2010. Il ne sera sans doute pas aligné au coup d'envoi -à 37 ans, le bon vivant ne tient plus 90 minutes au très haut niveau- mais pourrait s'avérer très utile à sa sélection quand il s'agira de trouver l'ouverture ou de mettre le pied sur le ballon dans les 30 dernières minutes. Sa passe décisive contre l'Italie a encore montré de quoi il était capable.
Depuis le début de sa carrière, le numéro 10 fonctionne à l'instinct, à l'affectif, et ainsi s'explique sa préparation si spéciale. En décembre, le «Cuau» a signé en D2 mexicaine, à Veracruz, un club où il avait brillé plus jeune. Pour bien montrer qu'il se foutait du quand dira t-on, il a aussi commencé à animer une émission télé sur le modèle de «la noche del Diez» de Maradona. Imagine t-on Zidane avoir préparé son dernier mondial à Dijon tout en étant employé par TF1 ? Au Mexique, beaucoup estiment que Cuauhtémoc avait le niveau pour jouer dans les plus grands clubs d'Europe. Mais son passage sur le Vieux Continent, au modeste Real Valladolid, fut gâché par une blessure grave qui l'empêcha de briller. Pour que le monde se souvienne de lui pour autre chose que son saut du crapaud, Blanco dispose d'une dernière opportunité inespérée. La France va t-elle apprendre à ses dépens à mieux connaître Cuauhtémoc ?
Van Gaal et Mourinho : portraits croisés
Vendredi 21 Mai 2010
Rarement une finale de Ligue des champions n'avait conduit à autant se focaliser sur les figures du banc de touche. D'un côté, Louis Van Gaal, plébiscité pour avoir transformer un Bayern aux failles béantes en une fusée qui rasa tout sur son passage lors des trois derniers mois de compétition. A la clé : un doublé coupe-championnat. De l'autre, José Mourinho, qui peut lui aussi s'enorgueillir d'un doublé, mais dont l'apport véridique n'est pas là. Ce qu'on loue chez le coach portugais, c'est d'avoir réussi à faire de l'Inter une équipe compétitive en C1, dont le club milanais n'avait plus atteint la finale depuis 43 ans.
Les deux coachs s'estiment et ne s'en cachent pas. Les deux se sont révélés au monde de la même manière. D'abord, en remportant une coupe de l'Uefa, puis une Ligue des champions. Avec les bambins de l'Ajax, Van Gaal s'adjuge son premier trophée en 1992 face à la Juventus. Consécration trois ans plus tard avec la révélation de la génération des Seedorf, Kluivert, Davids, et Van der Sar, au plus haut niveau. En mai 1995, la jeune Ajax vient à bout du Milan AC (1-0) et est consacrée reine d'Europe.
Mourinho s'adjuge son premier trophée européen à 40 ans. Comme Van Gaal, à une année près, mais dix ans plus tard. Avec le FC Porto, il montera les marches quatre à quatre : victorieux de l'UEFA en 2003, et de la Ligue des champions dès l'année suivante. Mis à part Deco, Paulo Ferreira, ou Carvalho, aucun des joueurs alignés à ces occasions ne réussira au très haut niveau. Là est le génie de Mourinho : arriver à extraire le meilleur de chacun. Car qui sait ce qu'est devenu Alenichev, pourtant étincelant en 2003-2004 ? Ou le buteur Derlei ? Autre exemple, le Portugais Maniche, immense milieu relayeur, mais que seul Mourinho a réussi à garder à niveau constant.
L'âme de Van Gaal est davantage celle d'un formateur. Là est son mérite avec l'Ajax, d'avoir fait confiance à cette jeunesse éclatante, et surtout d'avoir su la faire jouer ensemble. Mais les individualités hollandaises étaient bien supérieures à celles du FC Porto. L'an dernier, l'entraîneur au goitre a une nouvelle fois sublimé un collectif, celui de l'AZ Alkmaar, club hollandais à qui il a offert son premier titre depuis 28 ans. A Munich, son mérite n'est pas moins grand. Car, malgré des individualités comme Robben, Lahm ou Ribéry, les Bavarois semblaient être descendus dans la deuxième division européenne. Ce sont pourtant bien eux qui joueront samedi la finale de Ligue des champions.
Les deux hommes se sont connus au Barça. Van Gaal est alors entraîneur, et Mourinho son adjoint. Le Portugais ne cache pas l'empreinte laissée par le hollandais sur sa façon de manager. Il voit aussi comment un club comme le Barça traite un entraîneur pourtant deux fois titré en Liga. Van Gaal ne cesse d'essuyer les critiques de Cruyff et ses joueurs s'épanchent dans la presse. Celui qui deviendra le Special One gardera une rancoeur tenace envers le club catalan. Sans doute agacé par la pensée unique qui y règne : ou appliquer les principes de Cruyff, le véritable patron du club, ou essuyer le mépris.
Samedi, les deux tiennent leur revanche sur un Barça pourtant présenté comme grand favori de la compétition, mais qui ne pourra pas briguer sa propre succession. Que l'Inter ou le Bayern l'emporte, une chose est certaine : l'équipe titrée portera l'empreinte de son coach. Si spécial …
Le portrait de la semaine. Didier Deschamps : droit à la victoire
Vendredi 7 Mai 2010
Pas le plus talentueux, mais le plus influent. Car comment croire au hasard quand le même homme se trouve en première page de tous les journaux le lendemain des grands succès du football français des années 90 ? Capitaine de l'OM lors la première Ligue des champions remportée par un club français en 93, le brassard toujours noué autour du biceps quand il soulève la première Coupe du Monde des Bleus, geste qu'il rééditera deux ans plus tard lors du championnat d'Europe, Deschamps est le symbole, plus que Zidane encore, de cette culture de la gagne qui baigna quelques institutions françaises lors des années 90. Preuve en est : pour les deux premiers trophées, il s'agit encore des seuls glanés par le football français. Là aussi, comment oser n'y voir qu'un hasard, même si Deschamps se trouve souvent au bon endroit au bon moment.
A Marseille, le champion du monde s'installe ainsi après une saison où l'OM vient de frôler le titre. Reste que Deschamps ne s'est pas contenté de marcher dans les pas de Gerets, puisqu'il a imposé ses hommes (M'Bia, Lucho, Heinze), pour finalement former une équipe plus équilibrée, à défaut d'être brillante. Comme lui, ses recrues ont été contestées dans un premier temps avant de susciter l'unanimité. Pas un hasard, non plus. Peut-être pas le plus grand des stratèges, Deschamps est un meneur d'hommes hors-pairs, dont l'autorité s'assoit sur la richesse d'un palmarès hors-catégorie. Se passer de Ben Arfa et Cheyrou dans la dernière ligne droite pouvait provoquer le débat et des remous au sein du club, mais DD a tranché, n'a pas dévié de sa ligne de conduite, et finalement gagné son pari.
L'ex métronome de la Juventus fait parti de cette génération qui a appris à se passer des plus talentueux pour former un collectif en acier trempé, capitaine de bord d'une équipe de France 98 qui a pris forme quand Aimé Jacquet se passa des géniaux Ginola et Cantona. Entraîneur né, l'ex milieu défensif a tout au long de sa carrière passé autant de temps à vaquer à ses tâches de récupération qu'à replacer ses partenaires et les encourager. Avec Monaco, le premier club où il s'assoira sur un banc, La Dèche prouve qu'il pouvait transposer sa culture de la gagne du rectangle vert au tableau noir. Malgré des débuts là aussi difficile, la finale de Ligue des champions atteinte par l'ASM en 2004 conduira la Juventus à en faire son mister.
C'est pourtant une fois bianconero que sa cote baissera. Car après avoir fait remonter le club en Série A, les dirigeants turinois semblent se défier du Français et le licencie. Blessure pour la Dèche qui attendra deux ans avant de reprendre une équipe en main. L'OM attendait, lui, depuis 17 ans, de remporter un titre. DD contribua à soulager autant qu'il fit exploser la cité phocéenne avec la Coupe de la Ligue glané en avril, simple amuse gueule avant le titre de Ligue 1 acquis mercredi. Au fait, comment se nommait le dernier joueur à avoir soulevé un trophée avec Marseille ? Didier Deschamps. Vous croyez encore au hasard ?
Le portrait du vendredi : Florent Malouda, l'obstiné
Vendredi 23 Avril 2010
De Guingamp à Chelsea, en passant par le Lyon de la meilleure époque : voilà un parcours modèle qui devrait susciter le consensus. Pourtant, Florent Malouda commence tout juste à faire l'unanimité à l'aube de ses 30 bougies qu'il soufflera pendant le Monidal 2010. En cause, plus que sa baisse de régime entre 2007 et 2009, une esthétique qui provoquait des réactions épidermiques. Le joueur de couloir symbolisait un foot à angles droits, sans courbes, sans grâce, mécanique, froid .. Car Malouda n'esquive pas ses adversaires, comme tout ailier de bon goût, il leur saute par-dessus, les pousse, défriche à la serpe. Un adepte du passage en force. Une esthétique de footballeur américain. C'était en tout cas encore le cas avant le début de sa formidable saison.
Surtout, Malouda épousait jusqu'à la caricature le rôle à la mode de l'attaquant qui défend. Paul le Guen en fera d'ailleurs à l'occasion un arrière latéral avec ce succès. Ses prédispositions défensives en feront une vache sacrée du onze de Raymond Domenech jusqu'à la faillitte de son système à l'Euro 2008, une compétition que Malouda avait abordé sans gaz, au terme d'une saison où l'ex guingampais avait peiné. Ejecté de l'équipe titulaire lors du troisième match, Malouda se rebellera alors envers un sélectionneur qui en avait fait un indéboulonnable. Sans doute l'acte du naissance du Malouda de troisème génération.
Le premier était un ailier-milieu offensif doué, transformé dans un deuxième temps en joueur à haut rendement une fois intégré dans l'écurie lyonnaise. Le troisième et dernier met son volume de jeu, plus seulement au service de l'équipe, mais aussi au service d'une créativité débridée sur le tard et d'une nouvelle volonté d'efficacité. Preuve en est, cette saison, le Guyanais totalise déjà 11 buts, la meilleure marque de sa carrière, auxquels s'ajoutent presque autant de passes décisives. Des stats qui attestent un grand joueur, dont il a aujourd'hui l'extra-lucidité. Car le Malouda 2009-2010 n'est plus une machine à centre aléatoire, mais est devenu un véritable tueur, même sur ses centres-longs, son talon d'Achille pourtant.
Rétrogradé dans la hiérarchie de Domenech depuis ces propos d'après Euro où il avait dénoncé le double discours du sélectionneur, le Guyanais s'imposerait aujourd'hui comme la situation évidente dans le couloir gauche des Bleus s'il n'était pas déjà encombré par Thierry Henry et les demandes de Ribéry. Car pendant que d'autres déclinaient ou râlaient, lui, a continué à travailler comme un forcené. Là est bien la constance du Guyanais d'un bout à l'autre de sa carrière : arracher aux forceps ce que son talent initial ne lui permettait pas d'entrevoir à ses débuts : une place de titulaire chez le leader de la Premier League, et sans doute une participation à une deuxième Coupe du Monde, qu'il soit titulaire ou non.
